Les constitutions d'Anderson (1723)
 

Le document dans son intégralité fut édité à Londres en 1723.

Les principaux rédacteurs furent, pour l’essentiel :
-         le pasteur presbytérien (calviniste) James Anderson, docteur en théologie, compilateur de l’histoire légendaire du métier,
-         le Grand Maître Adjoint de la Grande Loge d’Angleterre, Jean-Théophile Désaguliers, fils d’un pasteur de la Rochelle émigré en Angleterre après la révocation de l’édit de Nantes,
-          et Georges Payne, haut fonctionnaire des finances de sa Majesté, Grand Maître de la Grande loge de Londres.

Les Constitutions d’Anderson, qualifiées d’« Anciennes Obligations », peuvent être considérées comme la loi fondamentale de la Franc-Maçonnerie universelle. La Grande Loge de France, pour sa part a décidé, lors de son Convent de 1967 de placer les Obligations en tête de ses propres Constitutions.

Il est intéressant de mettre en évidence les différentes versions ultérieures du chapitre 1 des « Devoirs d’un Franc-Maçon ».

Pour mémoire un rappel de la première version, selon la traduction Négrier :


« Un maçon est obligé, selon son Ordre, d'obéir à la loi morale ; et s'il entend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin profane.
Mais, quoique dans le vieux temps les maçons fussent obligés d'être de la religion de chaque pays où ils étaient, cependant on a jugé mainte­nant qu'il est plus convenable de les obliger seulement à être de la reli­gion dont toutes les honnêtes gens conviennent, qui est de permettre à un chacun d'embrasser les opinions qu'il croit les plus saines et les plus raisonnables; ces opinions qui peuvent rendre un homme bon, équi­table, sincère et humain envers ses semblables, de quelque lieu et de quelque croyance qu'ils puissent être. De sorte que, par un principe si excellent, la maçonnerie devient le centre de l'union parmi les hommes, et l'unique moyen d'établir une étroite et solide amitié parmi des per­sonnes qui n'auraient jamais pu être sociables parmi elles, par rapport à la différence de leurs sentiments. »

Après l’édition originale de 1723, le pasteur Anderson, en 1738, publia une deuxième édition de ses Constitutions dont le chapitre 1 décrit de manière plus explicite le point de vue des Franc-Maçons en matière de religion. Ce point de vue ne s’identifie pas au christianisme mais au noachisme, considéré comme la religion naturelle s’adressant à l’ensemble de l’humanité, par delà tout particularisme confessionnel. Cette religion naturelle était au XVIIIème siècle un thème courant de la pensée des Lumières.

Voici cette Version datée de 1738 :


 


« Un maçon s'oblige à observer la loi morale comme un vrai noachide; et s'il comprend droitement le métier, jamais ne sera stupide athée ni libertin sans religion, ni n'agira jamais contre sa conscience. Au temps jadis, les maçons chrétiens devaient se conformer aux usages chrétiens de chaque pays où ils voyageaient ou travaillaient. Mais la maçonnerie existant en toutes les nations même de religions différentes, le seul devoir est aujourd'hui d'adhérer à cette religion où tous les hommes s'accordent (sauf pour chaque frère à garder son opinion particulière), c'est-à-dire d'être hommes bons et vrais, ou hommes d'honneur et de probité, n'importe les appellations, religions ou croyances qui les distinguent : car ils s'accordent tous sur les trois grands articles de Noé, et c'en est assez pour préserver le ciment de la loge. Ainsi la maçonnerie est le centre de leur union, et le moyen de concilier des personnes qui auraient dû, autre­ment, rester sans cesse éloignées les unes des autres. »

Le temps passant, on trouve datée de 1742 une nouvelle version considérée comme encore plus libérale. C’était celle de la Grande Loge d’Angleterre, dite « des modernes » :

Jugez-en par vous-même :

« Un maçon est obligé, en vertu de son titre, d'obéir à la loi morale ; et s'il entend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin sans religion. Dans les anciens temps les maçons étaient obligés dans chaque pays de professer la religion de leur patrie ou nation quelle qu'elle fût. Mais aujourd'hui, laissant à eux-mêmes leurs opinions particulières, on trouve plus à propos de les obliger seulement à suivre la religion, sur laquelle tous les hommes sont d'accord. Elle consiste à être bons, sin­cères, modestes et gens d'honneur, par quelque dénomination ou croyance particulière qu'on puisse être distingué : d'où il s'ensuit que la maçonnerie est le centre de l'union et le moyen de concilier une sincère amitié parmi des personnes qui n'auraient jamais pu sans cela se rendre familières entre elles. »

Réagissant vivement contre les désaffections des loges provoquées par la négligence de la Grande loge créée en 1717, quelques loges d'Angleterre érigèrent en 1753 une Grande loge rivale intitulée des « anciens » par opposition à la Grande loge de 1717 dite « des modernes ». Se faisant le porte-parole des reproches adressés par la Grande loge des « anciens » à la Grande loge andersonienne des « modernes », le maçon irlandais Laurence Dermott publia en 1756 un pamphlet intitulé Ahiman Rezon, où il accusait entre autres les maçons dits « modernes » (c'est-à-dire andersoniens, partisans comme tels de la religion naturelle depuis les Constitutions de 1723) d'omettre dans leurs rituels les prières mentionnées dans les Anciens Devoirs, et de déchristianiser ainsi le rituel maçonnique. C'est un fait que la maçonnerie spéculative, apparue à Edimbourg vers 1637, avait élaboré un rituel initiatique (Mason word) et des catéchismes symbo­liques qui n'accordaient plus aucune place aux prières mentionnées dans les Anciens Devoirs de la maçonnerie opérative; et qu'en 1723, Anderson avait aligné les positions religieuses des maçons spéculatifs sur la religion naturelle, qui est universelle et pluri­confessionnelle. Mais le registre de cette maçonnerie spéculative inaugurée par le Mason word et partisane de la religion naturelle n'était pas théologique : il était d'abord philo­sophique en raison de l'adhésion des maçons spéculatifs à une hermé­neutique de type symbolique.


A la suite de ces tensions, La Grande Loge unie d’Angleterre publia enfin, en 1815, une nouvelle et dernière version des Constitutions qui reste aujourd’hui encore, la « base indiscutable* de la régularité maçonnique » et donc qui constitue la cause principale de la non-reconnaissance par la juridiction britannique des obédiences françaises (hors Grande Loge Nationale Française).

* (indiscutable pour la Grande Loge Unie d'Angleterre mais sans fondement pour les juridictions de Rite Ecossais Ancien et Accepté).

Voici cette dernière version :

« Un maçon s'oblige d'obéir
à la loi morale; et s'il comprend droite­ment l'art, jamais ne sera stupide athée ni libertin sans religion. Mieux que personne il doit comprendre que Dieu ne voit pas comme les hommes; car l'homme regarde l'apparence extérieure, mais Dieu regarde le coeur. Un maçon est donc particulièrement tenu à ne jamais
agir contre les impératifs de sa conscience.
Quelle que soit la religion d'un homme, ou son culte, pourvu qu'il croie au glorieux architecte du ciel et de la terre, et pratique les devoirs sacrés de la morale, le lien solide et doux de l'amour fraternel unit les maçons avec les hommes vertueux de toutes croyances. Ils apprennent à considérer les erreurs humaines avec compassion et à tâcher de démontrer, grâce à la pureté de leur conduite, la très haute supériorité de la foi qu'ils peuvent professer. Ainsi la maçonnerie est le centre de l'union entre des hommes bons et vrais, et l'heureux moyen de concilier l'amitié entre ceux qui auraient dû, autrement, rester sans cesse éloignés les uns des autres »